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Michel Serres: l'innovation et le numérique

Conférence Michel Serres : l'innovation et le numérique
http://tice.univ-paris1.fr/MEDIA130227153716584-130305145816-337/0/...
Michel Serres, de l'Académie française, a prononcé le 29 janvier 2013 la conférence inaugurale du Programme Paris Nouveaux Mondes, l'Initiative d'excellence du Pôle de recherche et d'enseignement supérieur "hautes études, Sorbonne, arts et métiers"(Pres héSam). Cette conférence, sur le thème "l'innovation et le numérique", marque le lancement officiel du Programme.

La révolution numérique en cours aura selon Michel Serres des effets au moins aussi considérables qu'en leur temps l'invention de l'écriture puis celle de l'imprimerie. Les notions de temps et d'espace en sont totalement transformées. Les façons d'accéder à la connaissance profondément modifiées. A cet égard, chaque grande rupture dans l'histoire de l'humanité conduit à priver l'homme de facultés ("l'homme perd") mais chaque révolution lui en apporte de nouvelles ("l'homme gagne"). A la part de mémoire et de capacité mentale de traitement de l'information qu'il perd avec la diffusion généralisée des technologies numériques, l'homme gagne une possibilité nouvelle de mise en relation (d'individus, de groupes et de réseaux, de savoirs) mais aussi une faculté décuplée d'invention et de création. C'est probablement de ce côté-là que se trouvent les réponses aux enjeux contemporains de l'humanité.

Michel Serres a souligné que l'écart entre les pratiques nouvelles nées de la diffusion généralisée, dès le plus jeune âge, du numérique et celles des organisations instituées à une époque où l'humanité vivait autrement, est devenu considérable. L'entrée dans cette nouvelle ère de l'humanité interpelle la sphère académique. L'École et l'Université doivent engager leur métamorphose.


DOSSIER Michel Serres et les nouvelles technologies
http://flenet.unileon.es/theor1.htm#MSerres

 

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Commentaire de Zhying le 21 septembre 2013 à 17:21

Michel Serres: mutations et #savoirs - interview vidéo http://www.scoop.it/t/espace-pedagogique-fle/
Les réseaux sociaux, des tentatives pour trouver de nouvelles manières d'être ensemble
Une nouvelle manière d'enseigner, des mutations, la matière et le message, la circulation des messages, la manière de faire passer la communication, Tout change et tout est à reconstruire. Comment passer de l'information au Savoirs?
Pistes sur #NTIC Théories #Education  http://flenet.unileon.es/theor1.htm#MSerres


Entretien croisé avec le ministre de l’Education, Vincent Peillon, qui veut accroître la place de l’ordinateur à l’école, et le philosophe Michel Serres.  - Liberation.fr
http://www.liberation.fr/societe/2013/06/09/avec-le-numerique-le-pr...

Cela change le rapport au savoir, le professeur n’en étant plus le seul détenteur ?

V.P. : Autrefois, en effet, le maître en était le dépositaire et sa mission était de transmettre des savoirs que l’élève ne pouvait acquérir autrement. Aujourd’hui, l’élève peut accéder à des savoirs ailleurs. Mais c’est vrai aussi pour l’enseignant. Il aura bientôt à sa disposition une masse de ressources pour ses cours - c’est l’une des grandes actions de ce ministère -, comme des cartes de l’Institut national de géographie, des films de l’INA, l’accès aux documents numérisés de la Bibliothèque nationale… Le numérique permet aussi une ouverture inédite sur le monde. Je le vois dans les classes connectées avec des classes à l’étranger. Cela permet de construire des espaces qui vont au-delà de mon village, de ma ville, de mon pays.

Et que devient l’enseignant ?

V.P. : Sa tâche première est d’aider à réfléchir les savoirs, à les construire. Venez voir un cours de géographie bien fait avec le numérique. Je peux superposer plusieurs cartes à différentes périodes, avec les évolutions géologiques et industrielles. Si je prends Narbonne en 1930 et en 1978, je peux voir comment la ville s’est industrialisée, où sont implantés les nouveaux bâtiments, comment les lieux ont évolué physiquement et humainement.

M.S. : Le support change le contenu. Dès que le support est nouveau, le contenu du savoir commence à se transformer.

V.P. : Nous avons un site extraordinaire, Antigone, sur lequel on trouve un enregistrement de l’Avare de Molière dans quatre mises en scène. Sur l’écran, on peut voir la même scène interprétée de façon différente. Pour un enseignant de lettres, c’est un outil incroyable pour interroger le texte et son interprétation. L’apprentissage devient plus vivant, plus actif et aussi plus joyeux. Il peut toucher des enfants rétifs au système d’enseignement traditionnel.

M.S. : Car la technique n’est pas seulement de la technique. C’est le support de l’écriture qui a permis d’inventer la géométrie. Avec le support imprimé, la tête change tellement que cela a fait dire à Montaigne : «Je préfère une tête bien faite à une tête bien pleine.» 

Mais que faites-vous de tous ces professeurs déstabilisés ?

M.S. : C’est presque une plaisanterie mais elle est profonde : qu’est-ce que la science ? C’est ce que le père enseigne à son fils. Qu’est-ce que la technologie ? C’est ce que le fils enseigne à son père. Des «petites poucettes» de 35 ans qui enseignent, il y en a beaucoup, et elles sont tout à fait au courant. Il ne faudrait pas croire que tous les professeurs sont déstabilisés. Ceux qui le sont, il faut les aider, tout simplement. J’ajouterais que cela a toujours été, à chaque passage de génération. En fait, beaucoup d’enseignants sont déjà largement adaptés au fait qu’ils ne sont plus les seuls à savoir. C’est en train de basculer dans la population.

V.P. : Le professeur se recentre sur le cœur de son métier. Car il faut être capable de lire l’information, de la sélectionner, de la comprendre. De nombreux
enseignants utilisant ces méthodes nous disent : «C’est formidable, nous pouvons nous concentrer sur l’essentiel, développer l’analyse, le jugement, la réflexion, et
utiliser des pédagogies plus actives, plus coopératives et d’autres modes d’évaluation.»

M.S. : C’est le magistère même.

V.P. : Cela nous permet aussi de transmettre des valeurs. On apprend par le numérique mais on doit aussi apprendre à s’en servir et à avoir avec lui un rapport critique. Aujourd’hui beaucoup de problèmes de harcèlement relèvent du cyberharcèlement. De la même façon que l’on apprend aux jeunes à lire un texte, nous devons les éduquer au numérique.

M.S. : Je suis d’accord, le rôle du prof demeure très important car l’information n’est pas le savoir. Mais je veux parler aussi de l’élève et de son corps. Quand je pilote ma voiture, mon corps est en position avant pour tenir le volant. Si je suis le passager à côté, je suis assis le corps en arrière, calé au dossier. Dans l’enseignement traditionnel, l’élève qui écoute le professeur est en position passager. Face à l’ordinateur, il est en position conducteur. Et le corps ne trompe pas. En position active, l’entendement est actif. En position passive, il est passif. Les sciences cognitives le confirment : la lecture et l’écriture n’excitent pas les mêmes neurones dans le cerveau quand il s’agit d’une page ou d’un écran.

Il vaut donc mieux lire sur écran que sur papier ?

M.S. : La question n’est pas ce qui est mieux ou pire. C’est autre chose. Une culture est en train de muter, ainsi qu’un humanisme. Si on vous écoute, tout est rose. Vous ne voyez rien de négatif ?

V.P. : Il y a une dérive, l’information immédiate n’est pas le savoir. La connaissance suppose le temps, la promenade, la conversation, l’oubli, la distance, la réflexion et la construction du savoir. Cela continuera à s’apprendre à l’école. De plus, si le numérique est un outil de communication exceptionnel, nous devons apprendre à nous protéger face à la violence présente sur certains sites et à bien s’y conduire.

M.S. : Tout à fait d’accord, l’école est faite pour ça. Quant aux critiques, depuis que je travaille sur ce sujet, je n’ai jamais entendu que des questions négatives. Les «grands-papas ronchons», comme je les désigne dans mon livre, pullulent. Il est vrai qu’il y a des problèmes de violence et de harcèlement sur le Net. Mais les livres qui ont précédé n’étaient pas exempts de violence : voyez Mein Kampf… Quant au gamin collé devant son écran, ma grand-mère disait : «Ce pauvre Michel, toujours plongé dans les livres, il n’aura plus de recul.» Les arguments négatifs perdurent dans l’histoire. Il y a toujours eu des «grands-papas ronchons». Même Socrate disait : je ne veux pas de l’écriture, je ne veux que de l’oral… Et Cervantès se moquait d’un type tout le temps dans les livres qui s’appelait Don Quichotte, opposé à Sancho Pancha au ventre plein de réalités.

Certains s’inquiètent de la place de l’ordinateur, pas vous ?

V.P. : Il ne remplace pas le professeur, pas plus que le livre encyclopédique ne l’avait fait. Je ne crois pas aux logiques de substitution. Prenez un adolescent qui découvre Jack Kerouac, comme je l’ai vu l’autre jour. Il trouve sur le Net en deux heures ce que l’on aurait mis avant des semaines à trouver. Parti d’un livre, il va sur le Net, puis il revient au livre. Tout cela s’enrichit. Ce n’est pas parce que l’on utilise Internet qu’on lit moins.

Commentaire de Sylvie le 10 mars 2013 à 17:51

On continue d’apprendre avec ces deux immenses penseurs français, Bernard Stiegler et Michel Serres. Présentée sur Philosophies.tv, cette vidéo nous propose un dialogue simple et passionnant sur la question suivante : « Pourquoi nous n’apprendrons plus comme avant ? ».

POUR REGARDER LA VIDÉO:   http://philosophies.tv/evenements.php?id=677

http://vimeo.com/48060670


La révolution numérique n’est plus un slogan. Chaque jour, nous naviguons un peu plus, délaissons l’imprimé pour l’écran, stockons nos connaissances, vérifions sur Internet ce que nous dit un interlocuteur… ou un enseignant. Comment apprendre, lire, nous souvenir, transmettre, emportés par ce flux que nous maîtrisons encore mal?? Le danger de perdre la concentration et la mémoire, de négliger l’étude, de ne plus pouvoir enseigner, est réel. Mais le basculement de Gutenberg à Google porte aussi en lui l’espoir d’un esprit enfin libre – puisque des machines s’occupent de l’intendance – de se consacrer à l’essentiel?: la pensée créatrice. Comme en son temps l’imprimerie, il n’est pas impossible qu’Internet fasse éclore un nouvel humanisme.
Philosophie Magazine http://www.philomag.com/archives/62-septembre-2012

REGARDER des extraits de l'entretien  http://lewagges.fr/?p=2166


"Le virtuel peut devenir actuel lorsque je veux" - Interview donnée à la journée du Livre à Felletin
http://www.lamontagne.fr/limousin/actualite/2012/08/12/le-virtuel-p...

Commentaire de Bea Anoux le 8 décembre 2012 à 17:58

 

"Avant d’enseigner quoi que ce soit à qui que ce soit, au moins faut-il le connaître. Qui se présente, aujourd’hui, à l’école, au collège, au lycée, à l’université ?

... je parle de la mutation du numérique. Petite Poucette a entre 11 et 30 ans, elle est d’une génération qui est née sans connaître un autre monde que le numérique. C’est une transition qui est très importante puisque que pour les générations d’avant, on travaille avec le numérique, tandis que la génération d’après travaille dans le numérique. Toute la différence est là.

Petite Poucette par Michel Serres, de l’Académie française
http://www.ngo-unesco.org/IMG/pdf/discours-michel-serres.pdf

Les nouveaux défis de l’éducation, "Petite Poucette" -  Canal Académie - Extrait Audio
http://www.canalacademie.com/ida7167-Les-nouveaux-defis-de-l-educat...

Écoutez les autres émissions avec Michel Serres sur Canal Académie
http://www.canalacademie.com/idm609-+-Michel-Serres-+.html

Commentaire de Monica le 23 août 2012 à 18:36

Trois questions, par exemple : Que transmettre ? À qui le transmettre ? Comment le
transmettre ?   (Extrait Discours de Michel Serres)
Que transmettre ? Le savoir !
Jadis et naguère, le savoir avait pour support le corps même du savant, de l’aède ou du griot.
Une bibliothèque vivante… voilà le corps enseignant du pédagogue.
Peu à peu, le savoir s’objectiva d’abord dans des rouleaux, vélins ou parchemins, support
d’écriture, puis, dès la Renaissance, dans les livres de papier, supports d’imprimerie, enfin,
aujourd’hui, sur la toile, support de messages et d’information.
L’évolution historique du couple support-message est une bonne variable de la fonction
d’enseignement. Du coup, la pédagogie changea trois fois : avec l’écriture, les Grecs
inventèrent la paideia ; à la suite de l’imprimerie, les traités de pédagogie pullulèrent.
Aujourd’hui ?
Je répète. Que transmettre ? Le savoir ? Le voilà, partout sur la toile, disponible, objectivé.
Le transmettre à tous ? Désormais, tout le savoir est accessible à tous. Comment le
transmettre ? Voilà, c’est fait.
Avec l’accès aux personnes, par le téléphone cellulaire, avec l’accès en tous lieux, par le GPS,
l’accès au savoir est désormais ouvert. D’une certaine manière, il est toujours et partout déjà
transmis.
Objectivé, certes, mais, de plus, distribué. Non concentré. Nous vivions dans un espace
métrique, dis-je, référé à des centres, à des concentrations. Une école, une classe, un campus,
un amphi, voilà des concentrations de personnes, étudiants et professeurs, de livres, en
bibliothèques, très grande dit-on parfois, d’instruments dans les laboratoires… ce savoir, ces
références, ces livres, ces dictionnaires… les voilà distribués partout et, en particulier, chez
vous ; mieux, en tous les lieux où vous vous déplacez ; de là étant, vous pouvez toucher vos
collègues, vos élèves, où qu’ils passent ; ils vous répondent aisément.
L’ancien espace des concentrations – celui-là même où je parle et où vous m’écoutez, que
faisons-nous ici ? – se dilue, se répand ; nous vivons, je viens de le dire, dans un espace de
voisinages immédiats, mais, de plus, distributif. – Je pourrai vous parler de chez moi ou
d’ailleurs, et vous m’entendriez ailleurs ou chez vous.
Ne dites surtout pas que l’élève manque des fonctions cognitives qui permettent d’assimiler le
savoir ainsi distribué, puisque, justement, ces fonctions se transforment avec le support. Par
l’écriture et l’imprimerie, la mémoire, par exemple, muta au point que Montaigne voulut une
tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine. Cette tête a muté.
De même donc que la pédagogie fut inventée (paideia) par les Grecs, au moment de
l’invention et de la propagation de l’écriture ; de même qu’elle se transforma quand émergea

l’imprimerie, à la Renaissance ; de même, la pédagogie change totalement avec les nouvelles
technologies.
Et, je le répète, elles ne sont qu’une variable quelconque parmi la dizaine ou la vingtaine que
j’ai citées ou pourrais énumérer.
Ce changement si décisif de l’enseignement, – changement répercuté sur l’espace entier de la
société mondiale et l’ensemble de ses institutions désuètes, changement qui ne touche pas, et
de loin, l’enseignement seulement, mais sans doute le travail, la politique et l’ensemble de nos
institutions – nous sentons en avoir un besoin urgent, mais nous en sommes encore loin ;
probablement, parce que ceux qui traînent encore dans la transition entre les derniers états
n’ont pas encore pris leur retraite, alors qu’ils diligentent les réformes, selon des modèles
depuis longtemps évanouis.
Enseignant pendant quarante ans sous à peu près toutes les latitudes du monde, où cette
crevasse s’ouvre aussi largement que dans mon propre pays, j’ai subi, j’ai souffert ces
réformes-là comme des emplâtres sur des jambes de bois, des rapetassages ; or les emplâtres
endommagent le tibia comme les rapetassages déchirent encore plus le tissu qu’ils cherchent à
consolider.
Oui, nous vivons un période comparable à l’aurore de la paideia, après que les Grecs
apprirent à écrire et démontrer ; comparable à la Renaissance qui vit naître l’impression et le
règne du livre apparaître ; période incomparable pourtant, puisqu’en même temps que ces
techniques mutent, le corps se métamorphose, changent la naissance et la mort, la souffrance
et la guérison, l’être-au-monde lui-même, les métiers, l’espace et l’habitat.

Commentaire de Zoé Brustel le 23 août 2012 à 18:29

Les nouvelles technologies, que nous apportent-elles ?  
Dans cette conférence, Michel Serres aborde les nouvelles technologies sous un angle original, en questionnant ce qu'elles apportent de nouveau.

Michel Serres passe tout d'abord en revue ce qui ne lui paraît pas nouveau, avant de détailler les aspects où selon lui réside la nouveauté : le rapport à l'espace, la
question du droit, l'externalisation des fonctions cognitives.

Ces réflexions le conduisent à définir un exo-darwinisme, et à montrer que dans le développement humain, chaque perte a permis de gagner une nouvelle fonction.

À la fin de son exposé, d'une durée d'une heure environ, Michel Serres répond pendant une quarantaine de minutes aux questions de l'auditoire.

Voir la présentation de 1 h 38 mn en XML/SMIL. Pour visionner le document, utiliser RealPlayer.

Voir la vidéo non chapitrée au format Real (utiliser RealPlayer).

Écouter la conférence en MP3.


Cette conférence de Michel Serres, enregistrée à l'École Polytechnique le 1er décembre 2005, fait partie du cycle Culture Web, coordonné par Serge Abiteboul,
dans le cadre des Thématiques INRIA. Elle a été organisée par Serge Abiteboul et Gilles Dowek.

Source:  http://interstices.info/jcms/c_15918/les-nouvelles-technologies-que...

Commentaire de Monica le 23 août 2012 à 18:22

Extrait du discours de Michel Serres: Petite Poucette

Voilà pour le corps ; voici pour la connaissance.

- Leurs ancêtres cultivés avaient, derrière eux, un horizon temporel de quelques milliers
d’années, ornées par la préhistoire, les tablettes cunéiformes, la Bible juive, l’Antiquité grécolatine.
Milliardaire désormais, leur horizon temporel remonte à la barrière de Planck, passe
par l’accrétion de la planète, l’évolution des espèces, une paléo-anthropologie millionnaire.
N’habitant plus le même temps, ils entrèrent dans une autre histoire.
- Ils sont formatés par les médias, diffusés par des adultes qui ont méticuleusement détruit
leur faculté d’attention en réduisant la durée des images à sept secondes et le temps des
réponses aux questions à quinze secondes, chiffres officiels ; dont le mot le plus répété est
« mort » et l’image la plus reprise celle des cadavres. Dès l’âge de douze ans, ces adultes-là
les forcèrent à voir plus de vingt mille meurtres.
- Ils sont formatés par la publicité ; comment peut-on leur apprendre que le mot relais, en
français s’écrit -ais, alors qu’il est affiché dans toutes les gares -ay ? Comment peut-on leur
apprendre le système métrique, quand, le plus bêtement du monde, la SNCF leur fourgue des
s’miles ?
Nous, adultes, avons doublé notre société du spectacle d’une société pédagogique dont la
concurrence écrasante, vaniteusement inculte, éclipse l’école et l’université. Pour le temps
d’écoute et de vision, la séduction et l’importance, les médias se sont saisis depuis longtemps
de la fonction d’enseignement.
Les enseignants sont devenus les moins entendus de ces instituteurs. Critiqués, méprisés,
vilipendés, puisque mal payés.
- Ils habitent donc le virtuel. Les sciences cognitives montrent que l’usage de la toile, lecture
ou écriture au pouce des messages, consultation de Wikipedia ou de Facebook, n’excitent pas
les mêmes neurones ni les mêmes zones corticales que l’usage du livre, de l’ardoise ou du
cahier. Ils peuvent manipuler plusieurs informations à la fois. Ils ne connaissent ni n’intègrent
ni ne synthétisent comme leurs ascendants.
Ils n’ont plus la même tête.
- Par téléphone cellulaire, ils accèdent à toutes personnes ; par GPS, en tous lieux ; par la
toile, à tout le savoir ; ils hantent donc un espace topologique de voisinages, alors que nous
habitions un espace métrique, référé par des distances.
Ils n’habitent plus le même espace.
Sans que nous nous en apercevions, un nouvel humain est né, pendant un intervalle bref, celui
qui nous sépare de la Seconde Guerre mondiale.
Il ou elle n’a plus le même corps, la même espérance de vie, n’habite plus le même espace, ne
communique plus de la même façon, ne perçoit plus le même monde extérieur, ne vit plus dans la même nature ; né sous péridurale et de naissance programmée, ne redoute plus la même mort, sous soins palliatifs. N’ayant plus la même tête que celle de ses parents, il ou elle connaît autrement.

- Il ou elle écrit autrement. Pour l’observer, avec admiration, envoyer, plus rapidement que je
ne saurai jamais le faire de mes doigts gourds, envoyer, dis-je, des SMS avec les deux pouces,
je les ai baptisés, avec la plus grande tendresse que puisse exprimer un grand-père, Petite
Poucette et Petit Poucet. Voilà leur nom, plus joli que le vieux mot, pseudo-savant, de
dactylo.
- Ils ne parlent plus la même langue. Depuis Richelieu, l’Académie française publie, à peu
près tous les quarante ans, pour référence, le dictionnaire de la nôtre. Aux siècles précédents,
la différence entre deux publications s’établissait autour de quatre à cinq mille mots, chiffres à
peu près constants ; entre la précédente et la prochaine, elle sera d’environ trente mille.
À ce rythme linguistique, on peut deviner que, dans peu de générations, nos successeurs
pourraient se trouver aussi séparés de nous que nous le sommes de l’ancien français de
Chrétien de Troyes ou de Joinville. Ce gradient donne une indication quasi photographique
des changements majeurs que je décris.
Cette immense différence, qui touche toutes les langues, tient, en partie, à la rupture entre
les métiers des années cinquante et ceux d’aujourd’hui. Petite Poucette et son frère ne
s’évertueront plus aux mêmes travaux.
La langue a changé, le travail a muté.

Voir aussi:

Interview Michel Serres: Petite Poucette, la génération mutante  -  Libération

http://www.liberation.fr/culture/01012357658-petite-poucette-la-gen...

Commentaire de Crale le 23 août 2012 à 18:12

Michel Serres - Les nouvelles technologies : révolution culturelle et cognitive

http://youtu.be/ZCBB0QEmT5g

Michel Serres en conférence à Stanford University - Vidéo
http://youtu.be/nwdaQhIVQ38

Vidéo Michel Serres - Entretien KTO Magazine
http://youtu.be/bbEDXoa2rEI

Emission KTO - Interview Michel Serres
http://youtu.be/Sab6pnw_rJA

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